Pour apprécier l’art, que ce soit un livre, un film, une chanson ou une toile, il faut être ouvert et prêt psychologiquement à ce qui nous attend. C’est exactement dans cet état d’esprit que j’étais lorsque j’ai lu The Art of Spending Money: Simple Choices for a Richer Life de Morgan Housel.
Avant même de commencer, j’étais déjà en réflexion sur ce type de sujet. N’étant pas adepte d’une retraite précoce comme certains membres du mouvement FIRE (Financial Independance Retire Early), mais étant un épargnant assidu depuis de nombreuses années, j’ai repensé à plusieurs reprises à ma relation avec l’argent.
À l’aube de la trentaine, le cycle du vieillissement ne fait que commencer. Le livre Die with Zero m’avait déjà fait travailler les méninges. À quoi bon épargner autant, si je compte continuer à travailler. Suis-je en train de gâcher les meilleurs années de ma vie?
Tenter de plaire aux autres
Tenter de plaire est assurément la première raison pourquoi les gens achètent.
- Les nouveaux riches s’achètent des vêtements Gucci, des Lambo et des vacances absurdement luxueuses qu’ils publient sur les réseaux sociaux.
- Les « anciens riches » (old money), c’est-à-dire ceux qui sont riches depuis des générations, sont généralement moins extravagants.
L’auteur pense que les comportements extrêmes proviennent de mini-traumatismes vécus plus jeunes. Par exemple, quelqu’un qui a toujours manqué d’argent et qui s’est senti exclu ou perçu d’une certaine façon sera plus susceptible de dépenser excessivement lorsqu’il deviendra riche. Il veut, en quelque sorte, montrer aux autres qu’il a réussi.
Une chose que je savais très bien, c’est ce que je ne voulais pas faire : tenter de plaire aux autres.
À un certain moment, je me suis dit que j’achèterais peut-être une voiture plus luxueuse. Je m’étais toutefois fait la promesse, au début de la vingtaine, que si je faisais ça un jour, je donnerais 10K$ à une œuvre caritative. Parce que si j’en suis rendu là, c’est que je ne sais vraiment plus quoi faire de mon argent, sachant que je n’ai jamais été un passionné de voitures.
Je suis monté dans une Porsche 911 alors que j’avais à peine 20 ans. J’aurais pu entrer dans une Toyota Tercel 1999 que ça m’aurait fait le même effet. « Ah oui, ça fait un peu de bruit quand même. »
Si vous seriez seul et au monde, feriez-vous quand même cet achat?
Suite à cette question, c’était clair qu’il y a aucune chance que je fasse cet achat.
Est-ce que vous possédez vos objets ou c’est eux qui vous possèdent?
Avoir une Porsche, j’aurais peur de l’égratigner. Peur que quelqu’un renverse quelque chose sur les sièges ou que je les salisse en transportant du matériel.
J’ai assurément moins de tracas avec ma Honda Civic 2014, qui nécessite peu d’entretien. Je ne me pose pas les mêmes questions. Aweille, on transporte de la terre dans le coffre et on met des pots de fleurs sur les sièges arrière. Je possède ma Honda Civic, et non l’inverse. Pour ces raisons, je serais probablement moins heureux avec une Porsche 911 que je le suis aujourd’hui avec ma Honda Civic.
Si vous dépensez pour les autres, vous cherchez une validation externe, certes facile et rapide à obtenir, mais très coûteuse et éphémère. Les personnes que vous cherchez à impressionner ne sont pas celles qui comptent vraiment à vos yeux. Apprécieriez-vous davantage vos amis et votre famille s’ils conduisaient une Porsche? En posant la question, on voit bien le ridicule.
Dépensez beaucoup sur certains aspects et très peu sur d’autres
L’auteur avance que l’on se fait conditionner à dépenser par automatisme. La grosse maison, la grosse voiture, le chalet, les gros voyages sont tous des signes de statut social. Les faites-vous tous parce que cela vous fait plaisir ou par automatisme?
Il explique que, même parmi des amis, certains restent très frugaux sur certaines choses et dépensent de façon extravagante sur d’autres. Il connaît un ami qui possède 400 paires de souliers et qui semble heureux avec ça. Cet ami n’a clairement pas acheté ces 400 paires pour un certain statut social: il l’a fait simplement parce que cela lui faisait plaisir.
Selon lui, il est sain de rester frugal sur certaines choses, car il est possible que vous ne les valorisiez pas du tout. À l’inverse, vous pouvez vous gâter de façon extravagante sur d’autres objets ou expériences. Tout le monde dépense son argent pour maximiser son bonheur, et donc il est normal que certaines dépenses sortent de l’ordinaire.
Ne pas dépenser, c’est acheter de l’indépendance
Ce point va clasher avec Die with Zero. Selon l’auteur, ne pas dépenser revient simplement à s’acheter de l’indépendance pour le futur. Cela permet d’avoir la liberté de dire non, et pour lui, c’est la meilleure dépense. Je suis assurément d’accord avec cette idée, mais je dirais que cela dépend des sommes accumulées.
Die with Zero avance que l’on peut facilement tomber dans une spirale où l’on accumule simplement pour accumuler. Dire que l’on a besoin de 10M$ pour bien vivre alors que la réalité se rapproche plutôt de 2M$, c’est gaspiller son temps à accumuler de l’argent selon Bill Perkins.
Morgan Housel est sans doute moins sévère envers ce type de profil, car je soupçonne qu’il s’y reconnaît un peu. Il est naturellement frugal, ce qui l’a probablement aidé à bâtir sa fortune au fil du temps.
Ne pas dépenser du tout, c’est rater des opportunités
La frugalité extrême peut nous amener à rater des occasions. Si l’on devient un frugaliste extrême, on risque de ne pas être en mesure de dépenser notre argent, car nous avons été conditionné à épargner chaque sous. Il est difficile de passer d’un mode épargne à dépense extrême du jour au lendemain. Il est davantage probable que vous continuez à vivre comme vous avez vécu les 40-50-60 dernières années.
Au final, le frugaliste extrême épargne pour ne jamais le dépenser. Échanger temps et énergie pour quelque chose d’inutile ne semble pas très…optimal.
Alors que les nouveaux riches peuvent être victime d’un traumatisme de rejet durant l’enfance, ne pas vouloir dépenser du tout peut aussi provenir d’un traumatisme similaire. Si vous avez manqué de quelque chose étant jeune, vous pourriez ressentir le besoin d’en accumuler beaucoup pour ne pas revenir d’où vous venez. Ultimement, il s’agit d’un besoin de sécurité.
Comment être heureux?
L’argent ne mène pas au bonheur. Il constitue assurément une condition du bonheur lorsqu’il permet de couvrir les besoins de base… mais après?
Pire encore, si vous pensez que dépasser un certain seuil de valeur nette va transformer votre vie, vous vous trompez. C’est une réflexion que l’on retrouve souvent sur les blogues du mouvement FIRE: « J’ai atteint une valeur nette de 1M$, maintenant quoi? » Eh bien, la vie continue. Elle ne se résume pas à l’accumulation d’une valeur nette. Vous avez simplement moins de contraintes qu’auparavant, mais cela ne veut pas dire que vous serez heureux.
De nombreux artistes traversent cette phase de désillusion. Arrivés au sommet, ils croyaient que le succès leur apporterait enfin le bonheur. Pendant des années, ils ont poursuivi l’anticipation de ce moment, mais une fois qu’il se concrétise, ils réalisent qu’on ne se sent pas exceptionnel en permanence.
C’est bien pourquoi la « raison » (purpose) est si importante. Je mentionne souvent à ceux qui pensent qu’en étant riches ils arrêteraient de travailler: combien de stars, d’athlètes et d’entrepreneurs sont financièrement indépendants et continuent malgré tout ce qu’ils font?
Ils ont la passion. Une raison de continuer qui va au-delà de l’argent. La vraie question est: « Si je n’étais pas payé pour le faire, est-ce que je continuerais? » Quand l’argent n’est plus une barrière, on fait ce que l’on aime. Et il est possible que ce que l’on aime nous ait apporté notre fortune. Dans un monde idéal, tout le monde fonctionnerait ainsi.
J’ai toujours trouvé que les partisans du mouvement FIRE n’étaient tout simplement pas heureux de leur travail et c’est bien triste. Travailler 10-15-20 ans de sa vie dans un travail qui nous emmerde pour épargner le plus possible pour prendre sa retraite. Personnellement, ça sonne tout sauf un rêve…. mais plutôt un cauchemar dont je dois m’évader.
Est-ce que vous possédez votre argent ou c’est l’argent qui vous possède?
Tout comme les objets, certains se font posséder par leur argent. Si vous êtes déjà excessivement riche, pourquoi partir votre 7e start-up et ne jamais passer de temps avec votre famille pour essayer d’obtenir le statut de milliardaire? Vous êtes déjà riche, mais l’argent a peut-être fini par vous posséder et non l’inverse. Vous avez continuellement échanger votre vie pour toujours plus d’argent qui vous sera d’aucun utilité à part gonfler votre égo.
The secret to happiness is to lower your expectations.
Charlie Munger
L’auteur mentionne qu’une personne âgée vivait près du seuil de la pauvreté. Pourtant, elle était la personne la plus heureuse qu’il connaissait. Ses hobbies étaient peu coûteux et elle se sentait confortable avec ce qu’elle avait.
La condition minimale du bonheur est d’avoir ses besoins comblés. Toutefois, nous ne considérons pas tous « nos besoins » comme étant identiques à ceux du voisin, et c’est là qu’avoir des attentes basses peut jouer en votre faveur.
L’auteur soulève également un point intéressant: l’être humain s’habitue à tout. Ce qui rend les vacances spéciales, ce n’est pas seulement le voyage en lui-même, mais surtout l’anticipation qui le précède et le fait qu’il ne se produisse qu’une fois par année. Il explique d’ailleurs que le plaisir d’anticiper quelque chose est souvent plus intense que celui ressenti au moment de l’obtenir. Ainsi, avoir accès à tout en tout temps peut finir par atténuer nos petits plaisirs.
En d’autres mots, même si vous avez les moyens de voyager continuellement, vous apprécierez peut-être davantage vos vacances si vous vous limitez à deux ou trois semaines par année, laissant ainsi le temps à l’anticipation de faire son œuvre.
Conclusion
Le titre a été choisi avec soin: l’art de dépenser. On est loin d’une analyse purement rationnelle.
Pourquoi une chanson est-elle bonne? Quels sont les accords qui la rendent agréable Si vous tapez du pied en l’écoutant, c’est une bonne chanson tout simplement. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher plus loin.
Il n’y a donc pas de bonne ou de mauvaise façon de dépenser en soi. Il faut simplement faire attention à notre capacité de payer et éviter de se mettre dans des situations précaires. Parfois, ce que l’on pense vouloir peut nous nuire grandement.
Je ne fais clairement pas partie de ceux qui cherchent à impressionner ou à attirer l’attention. Ai-je un besoin de sécurité financière plus élevé que la moyenne ? Assurément.
Ensuite, est-ce que ce besoin de sécurité pourrait se transformer en accumulation excessive et en une perte de contrôle de ma vie au profit de toujours plus d’argent? Je ne crois pas prendre cette direction. Je regarde de plus en plus pour déléguer des tâches quotidienne, faire des voyages et quand j’achète des choses que j’utilise au quotidien, je ne me gêne pas pour regarder ce qui se fait de mieux. Mon objectif n’est pas de dépenser à outrance, mais de dépenser plus là où ça vaut la peine.
On ne passe pas d’économe à dépensier du jour au lendemain. Même si vos finances ne sont pas tout à fait là ou vous vouliez, il est probable que commencer tranquillement vers la direction que vous voulez prendre est la bonne décision, car cela va prendre du temps à vous s’adapter.
Bill Perkins de Die with Zero vous dirait que les gens vivent sur le pilote automatique et que ces choix par automatisme ne sont pas forcément les bons. Je suis en grand accord. Je crois que si je n’y avais jamais réfléchi, j’aurais surement tomber dans le piège d’accumuler pour accumuler. Savoir ce que l’on veut, ça prend plus d’effort que l’on croit.
Sur votre lit de mort, je ne crois pas qu’avoir 100K$, 10M$, ou même 1 milliard à léguer change quoi que ce soit. Cet argent ne vous sera d’aucune utilité là où vous allez. Vous vous demanderez: ai-je vécu la vie que j’ai voulu? La pire chose qui peut vous arriver est de vivre de la déception en vous disant: « j’aurais dû faire les choses autrement. » Comme dirait Eminem: « You have one shot, one opportunity »
Les nombreuses fois où j’ai aidé des gens avec leurs finances, je leur demandais ce qu’ils voulaient faire de cet argent. La plupart du temps, ils ne savaient pas. À ce moment-là, je disais: choisir un produit financier qui correspond à l’objectif, c’est facile. C’est souvent trouver l’objectif qui est le plus difficile.
Et peut-être que, comme Jeff Bezos, le goût de l’aventure vous amènera à des endroits non-conventionnels et peut-être que c’est ce que vous recherchez.
Focus on the things that you’ll be glad you tried when you look back later in life, even if they were risky or uncomfortable.
Jeff Bezos
Au bout du compte, peut-être que la meilleure façon d’être heureux est d’être aimé par vos proches: votre partenaire, vos ami·e·s et votre famille. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut vraiment « acheter », mais la flexibilité que procure votre argent peut vous permettre de vous concentrer sur le renforcement de ces liens.
The trouble with love is that you can’t buy it. You can buy sex. You can buy testimonial dinners. You can buy pamphlets that say how wonderful you are. But the only way to get love is to be lovable. It’s very irritating if you have a lot of money. You’d like to think you could write a check: I’ll buy a million dollars’ worth of love. But it doesn’t work that way. The more you give love away, the more you get.
Warren Buffett
Le journal d’un investisseur
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